Rappelons
pour commencer que l'idée de parité ne vient pas
des partis politiques mais de la société civile,
qui a su relayer les aspirations du peuple et mobiliser autour
de ce concept. Dès juin 2005, le Conseil Sénégalais
des Femmes (Cosef) a lancé sa campagne " Avec la
parité consolidons la démocratie ", en partenariat
avec la Fondation Friedrich Ebert, les mouvements de femmes
de 17 partis politiques (AFP, AJ/PADS, Démocratie Citoyenne,
JEF JEL, LD/MPT, MSU, Nouveau Parti, PAI, PDS, PIT, Parti de
la Réforme, PRC, Parti Socialiste, Rassemblement des
Ecologistes, RND, UFPE, URD), 4 organisations représentatives
de la lutte pour la promotion des droits humains et le respect
corps et âme de la femme (le RADDHO, le Comité
de Lutte contre les Violences Faites aux Femmes, l'Association
des Femmes Juristes, la Fédération des Associations
Féminines du Sénégal, SOS Equilibre) et
4 médias, RTS, Oxy-jeune et RMD. La campagne a débuté
avec une pétition réclamant la parité comme
critère de recevabilité des listes de candidatures
aux élections législatives et locales ; cette
pétition a recueilli des milliers de signatures dans
toutes les régions du Sénégal. Quel parti,
quel homme ou femme politique, quel(le) intellectuel(le) contempteur
de la parité peut se targuer d'une pareille légitimité
? Quand on demande aux défenseurs de la parité
" au nom de quelles femmes parlez-vous ? " Le Cosef
peut, en sortant la liste des signataires de sa pétition
et des délégués des organisations citées,
donner des milliers de noms, prénoms et coordonnées
de femmes mais aussi d'hommes qui ont toutes et tous parlé
d'une seule voix pour réclamer la parité dans
toutes nos instances de prise de décision. Qui d'autre
peut apporter ces preuves écrites et vérifiables
qu'elle/il parle au nom du peuple quand elle/il dénonce
la parité ?
Pour avoir
moi-même battu le macadam et rencontré des Sénégalais
et des Sénégalaises de différentes origines,
confessions et couches sociales à qui j'ai expliqué
le sens du concept de parité avant qu'elles/ils acceptent
de signer la pétition, je saisis l'occasion pour renouveler
mes remerciements aux balayeurs, chauffeurs, gardiens d'immeubles,
boutiquières, experts comptables et auditeurs (des
deux sexes), hauts fonctionnaires (des deux sexes), chefs
religieux, retraité(e)s, femmes au foyer et ménagères
qui ont accepté d'apposer leur nom ou leur paraphe
sur la pétition du Cosef réclamant la parité
comme critère de recevabilité des listes de
candidatures aux élections législatives et locales.
Suite
au recours enregistré le 2 avril 2007 et tendant à
faire déclarer inconstitutionnelle la loi n°23/2007
du 27 mars 2007 portant introduction de la parité sur
la liste des candidats au scrutin de représentation
proportionnelle, le Conseil constitutionnel a décidé
que cette loi était inconstitutionnelle. Comme de nombreuses
femmes l'on fait remarquer (entre autres, Fatou Sow Sarr,
Aminata Mbengue Ndiaye, Pr Amsatou Sow Sidibé), cette
loi (que l'on peut voir sur le site du Labo-genre, sengenre-ucad.org)
n'est pas celle qui a été écrite par
les experts mandatés par le Cosef et qui sont, pour
la plupart, des juristes à la valeur et à la
compétence internationalement reconnues puisqu'il s'agit
du Pr Amsatou Sow Sidibé (directrice de l'Institut
des Droits de l'Homme et de la Paix), du Pr. El Hadj Mbodj
(un des experts juridiques de l'Union Européenne en
RDC), du Pr Ndiaw Diouf (directeur du CREDILA, Centre de Recherche,
d'Etude et de Documentation sur les Institutions et les Législations
Africaines) et de Ismaila Madior Fall (auteur d'un récent
ouvrage sur l'évolution constitutionnelle du Sénégal).
La loi soumise au Président de la République
lors de la mémorable marche des femmes en blanc (couleur
de la paix et de la neutralité) initiée et organisée
par le COSEF, est autrement plus ambitieuse et cohérente
que la loi qui a été votée le 27 mars
2007. Cette loi n'est donc pas celle qui a été
remise au Chef de l'Etat par les femmes, ce point devait être
posé afin qu'il soit clair que notre appréciation
de la décision du Conseil constitutionnel vis-à-vis
de la loi portant introduction de la parité sur la
liste des candidats au scrutin de représentation proportionnelle
repose sur des bases totalement objectives.
Prenons
les arguments avancés par le Conseil constitutionnel
point par point. Tout d'abord il a considéré
que la loi du 27 mars 2007 établit une discrimination
fondée sur le sexe. Pourtant la loi se borne à
imposer un nombre égal d'hommes et de femmes sur les
listes de candidatures, ce qui revient à tenir la balance
égale entre candidats et candidates, citoyen et citoyenne.
Où est alors la discrimination fondée sur le
sexe ? Si on admet que la discrimination est le contraire
de l'égalité, quand la loi pose une obligation
de présenter une liste avec 30 femmes et 30 hommes,
que le Conseil nous explique quel sexe est victime de discrimination
? Ce qui nous amène au deuxième argument avancé
par le Conseil pour déclarer la loi inconstitutionnelle
: elle violerait le principe de l'égalité des
citoyens. Comment ? Pourquoi ? Le Conseil ne le dit pas, en
revanche ce qu'il reconnaît expressément c'est
que le principe d'égal accès au pouvoir de tous
les citoyens a bien une valeur constitutionnelle. Toutefois,
pour amoindrir la portée de ce principe constitutionnel,
le Conseil brandit la Déclaration universelle des droits
de l'Homme et du citoyen et spécialement son article
6 selon lequel tous les citoyens sont égaux et également
admissibles à toutes dignités. Très bien,
mais quid de la déclaration universelle des droits
de la femme que constitue la Convention sur l'Elimination
de toutes les formes de Discrimination à l'égard
des Femmes (CEDEF), qui est incluse dans la constitution a
la même place que la Déclaration de 1789, c'est-à-dire
dans le Préambule ? Pourquoi avoir passé sous
silence cette convention relative à une catégorie
de citoyens ? Peut-être parce que son existence contredit
l'affirmation du Conseil selon laquelle " les principes
de valeur constitutionnelle ci-dessus rappelés s'opposent
à toute division par catégories des citoyens
éligibles ". Les femmes aussi sont des citoyennes,
c'est ce que la CEDEF souligne et que le Conseil a volontairement
occulté en focalisant tout son argumentaire sur les
droits du citoyen. Quoiqu'il en soit la question demeure posée
: qu'est-ce qui fonde la mise à l'écart des
dispositions claires et précises de la CEDEF ?
Cette
occultation de la CEDEF laisse d'autant plus perplexe que
la référence à la Déclaration
de 1789 pour balayer les droits de la citoyenne est totalement
malvenue parce qu'historiquement illégitime et juridiquement
erronée. En effet, sur le plan juridique rien n'explique,
ni n'autorise la mise à l'écart de la CEDEF
d'une part, d'autre part, il est désormais établi
que les interprétations androcentriques sont forcément
discriminatoires, car excluant la dimension genre et donc
juridiquement inacceptables. Sur le plan de la légitimité
historique, l'appel à la Déclaration de 1789,
pour contrer une exigence fondée sur la promotion des
droits de la citoyenne à l'égalité d'accès
à l'éligibilité, est plus que maladroite.
Quand on sait que la Déclaration de 1789 n'a effectivement
connu que le citoyen pendant plus de 150 ans (la femme française
n'a eu le droit de vote qu'après la seconde guerre
mondiale), il est étonnant que la mise en avant du
" citoyen " puisse encore servir à écarter
" la citoyenne ".
Enfin,
le Conseil cite l'article 3 de la Constitution d'une manière
qui frôle le hors sujet, car on s'interroge sur la pertinence
des dispositions suivantes quant à la question de la
parité, étant entendu que le peuple est composé
d'hommes et de femmes : " La souveraineté nationale
appartient au peuple sénégalais qui l'exerce
par ses représentants ou par la voie du referendum.
Aucune section du peuple, ni aucun individu, ne peut s'attribuer
l'exercice de la souveraineté. Le suffrage peut être
direct ou indirect. Il est toujours universel, égal
et secret
". En quoi la présence en nombre
égal de femmes et d'hommes sur une liste de candidature,
remet-elle en cause les caractères du vote ? Le Conseil
cite à contre-emploi l'article 3 et oublie, une fois
de plus fort opportunément, un article de la constitution
qui détruit son argumentaire. L'article 7 de la Constitution
7 dispose : " Tous les êtres humains sont égaux
devant la loi. Les hommes et les femmes sont égaux
en droit ". La deuxième phrase de l'article 7
est plus qu'une redondance (dans un texte juridique de l'importance
d'une constitution chaque mot, chaque phrase est mûrement
pesé), elle est l'affirmation que les hommes et les
femmes sont bien des catégories distinctes de citoyens,
cette mise en avant de la différence des sexes servant
à mieux souligner leur impérative égalité
en droits. Quand la Constitution se borne à énoncer
un principe, il appartient à la loi de le mettre en
uvre et c'est ce que la " loi sur la parité
" a fait. La loi se fonde sur la distinction, constitutionnellement
consacrée, hommes/femmes pour ensuite assurer leur
égalité effective dans l'accès aux listes
de candidatures. La " loi sur la parité "
l'a fait en s'appuyant d'une part sur le principe constitutionnel
que le Conseil a tenté de minimiser et qui proclame
" l'accès de tous les citoyens, sans discrimination,
à l'exercice du pouvoir à tous les niveaux "
et d'autre part sur la CEDEF, qui dispose en son article 7
que : "Les Etats parties prennent toutes les mesures
appropriées pour éliminer la discrimination
à l'égard des femmes dans la vie politique et
publique du pays et, en particulier, leur assurent, dans des
conditions d'égalité avec les hommes, le droit
: (
), b) de prendre part à l'élaboration
de la politique de l'Etat et à son exécution,
occuper des emplois publics et exercer toutes les fonctions
publiques à tous les échelons du gouvernement.
" .
En conclusion,
osons le dire, la décision du Conseil constitutionnelle
n°1/C/2007 est la proverbiale goutte qui fait déborder
le vase empli des textes juridiques et des décisions
de justice qui insultent notre intelligence en appliquant
sans vergogne la méthode paresseuse du coupé-collé
de textes et de raisonnements importés, " savamment
" expurgés au préalable de tout ce qui
pourrait servir à la promotion effective de l'Etat
de droit et de la démocratie ! Désormais, pour
qu'une loi sur la parité soit votée à
l'Assemblée Nationale il faudra passer par une modification
de la Constitution. Qu'à cela ne tienne, nous sommes
prêt(e)s pour ce combat. Mais en tant que chercheure
et auteure de nombreux articles et ouvrages sur le droit de
l'Afrique ancienne et précoloniale, j'entends sonner
le signal d'alarme. Trop c'est trop, il est temps que les
patriotes se mobilisent pour imposer la mise en place d'une
Assemblée constituante pour une réforme honnête,
transparente et endogène de nos institutions et de
nos textes juridiques, à commencer par la Charte fondamentale.
Nous pouvons encore rétablir la démocratie humaniste
et participative qui a régi l'Afrique autonome (pour
reprendre une expression du professeur Djibril Samb qui met
opportunément l'accent sur le fait qu'il fût
un temps, s'étalant sur des millénaires, où
l'Afrique, les Africaines et les Africains pensaient par et
pour elles/eux-mêmes). Les travaux du professeur Cheikh
Anta Diop, du regretté Saliou Kandji (voir sur le site
de Afrikibouge.com le texte de sa conférence au Colloque
d'ANAFA tenu à Dakar le 3 octobre 1992, texte intitulé
: " Ré-enracinement et intégration solidaire,
condition sine qua non d'une paix véritable et d'un
développement durable et endogène " );
ainsi que la charte de Kurukan Fuga nous montrent la voie.
Ayons donc l'audace de dire " Assez ! ", le courage
de rebrousser chemin et l'intelligence de penser par nous-mêmes.
Fatou
Kiné Camara, Docteure d'Etat en Droit
Chargée d'enseignement, Faculté des Sciences
Juridiques et Politiques
Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Auteure de Pouvoir et Justice dans la tradition des peuples
noirs, L'Harmattan 2004
_________________________________
1
Préambule
de la CEDEF: " Les Etats parties aux Pactes internationaux
relatifs aux droits de l'homme ont l'obligation d'assurer
l'égalité des droits de l'homme et de la femme
dans l'exercice de tous les droits économiques, sociaux,
culturels, civils et politiques " c'est moi qui souligne.
Article 2 de la CEDEF " Les Etats parties (
) conviennent
de poursuivre par tous les moyens appropriés et sans
retard une politique tendant à éliminer la discrimination
à l'égard des femmes et, à cette fin,
s'engagent à : a) inscrire dans leur constitution nationale
ou toute autre disposition législative appropriée
le principe de l'égalité des hommes et des femmes,
si ce n'est déjà fait, et assurer par voie de
législation ou par d'autres moyens appropriés
l'application effective dudit principe,
".
Les Article 4. 1 ; et 7 b) reviennent sur la nécessité
de mettre uvre des mesures concrètes pour cette
application effective. ; l'article 14. 2 a) traite spécifiquement
du nécessaire accès des " femmes rurales
" (encore une catégorie) à toutes les instances
de prise de décision. A l'article 24 : " Les Etats
parties s'engagent à adopter toutes les mesures nécessaires
au niveau national pour assurer le plein exercice des droits
reconnus par la présente convention. "
___________________________
2
http://afrikibouge.com/publications/saliou%20kandji%201.doc
3 http://www.afrik.com/IMG/doc/LA_CHARTE_DE_KURUKAN_FUGA.doc
; sur l'organisation matérielle de l'assemblée
constituante qui a abouti à l'énonce de la charte
voir : http://www.afrique-gouvernance.net/fiches/dph/fiche-dph-314.html
; commentaires du directeur du CELTHO/UA, M. Mangoné
Niang, sur http://www.oecd.org/dataoecd/62/48/37331017.pdf