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FEMMES  PIONNIERES

HÉLÈNE TINE, PORTE-PAROLE DE L'AFP 

PAR MAMADOU LAMINE BADJI, Soleil 30 avril 2007

Toute petite, elle a failli ne pas aller à l’école. Devenue adulte, Hélène Tine s’en est souvenue, et se bat pour « l’égalité des chances entre les sexes ». Notamment à travers un engagement politique sans calculs et à ses risques. Comme une irrévérence au machisme culturel, elle porte, aujourd’hui, la voix officielle de l’Alliance des forces de progrès (Afp).

Petite fille, à l’âge de six ans, elle a vendu des mangues au marché. Et fait la corvée du fagot pour la cuisine à la maison. Au village de Pognène, dans la région de Thiès, où elle a vu le jour, il y a environ cinq décennies, l’avenir d’Hélène Tine ne déparait pas de la plupart des filles. Travaux domestiques, mariage et devoirs conjugaux. C’est le sort de trois de ses cinq autres frangines de la « famille traditionnelle ». Du genre de celles où la règle non écrite est de scolariser plutôt les garçons que les filles. Le père, cultivateur originaire du village de Thialy, aux environs de Thiès, « n’était pas pour la scolarisation des filles ». Hélène Tine y a échappé. De justesse. À la faveur d’une pratique bien africaine, elle est confiée à son oncle, fonctionnaire à Kaolack. Lequel l’inscrit à l’école à l’âge de…8 ans. Elle sera en tout cas « parmi les meilleurs » potaches de sa promotion, au primaire, dans la capitale du Saloum, au collège Saint Gabriel de Thiès, au lycée Gaston Berger où elle obtint son baccalauréat série littéraire (Bac A) en 1978. Le parchemin en poche, la jeune diplômée atterrit à l’Ecole des bibliothécaires, archivistes et documentalistes de Dakar (Ebad).

Après deux ans de formation, Hélène Tine est engagée à la Bibliothèque centrale de l’Université (Bu) Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad). Lorsque l’Ebad ouvre un second cycle, elle saute aussitôt sur l’occasion et fait partie de la première promotion à faire la maîtrise. Mme Tine persévère pour décrocher un Diplôme supérieur en science de l’information et de la communication. Le surcroît de savoir-faire lui profitant au plan de ses fonctions, elle est nommée, en 1986, conservatrice de la section Médecine et Sciences de la Bu de l’Ucad.

Engagement politique
Hélène Tine sort quatre ans plus tard du giron universitaire pour un autre challenge. La documentaliste s’occupera, pendant six ans, de « tout le système d’information et de documentation de la coopération canadienne ». Ambitieuse à souhait, Mme Tine saisit toutes les opportunités qui s’offriront en interne pour étoffer de son profil. Des stages de formation au Canada lui permettent d’être qualifiée en gestion de projet et en approche genre. Ces surplus de connaissances seront mis en pratique au titre de Conseillère en genre, développement et santé de tous les programmes de la coopération canadienne touchant auxdits domaines.

Madame Tine gagne bien sa vie, fait ce qu’elle aime, et vit avec son époux, professeur de lettres classiques. Leurs quatre enfants, trois filles et un garçon, travaillent bien à l’école. Une vie de rêve pour le commun des mortels. Pour Hélène Tine, non. Lorsqu’elle confie à sa maman son désir d’entrer en politique, la réponse est réaliste : « qu’est-ce que tu vas encore chercher, tu as du travail, un mari et des enfants qui réussissent bien ». L’argument pour convaincre maman, et avoir sa bénédiction, est imparable : « moi, oui, mais les autres, je veux me battre pour eux ». Altruisme ? En 2002, la militante politique quitte « personnellement et volontairement » la coopération canadienne pour « mieux mener l’engagement politique ». Cela s’est fait au grand dam de ses employeurs qui ne voient pas d’inconvénient à ce qu’elle soit politique tout en travaillant à la Coopération canadienne.

Pour Hélène Tine, la distance prise relève d’une « question d’éthique ». Elle sera alors consultante en développement social. « Cela m’a rendue plus libre », dit-elle, même si d’autres contraintes ont pris le relais. La famille bien sûr : « absence régulière, rentrée tardive et les ressources familiales mobilisées pour la politique », énumère Mme Tine, tout sourire. Mais, elle a pu compter sur l’appui et le soutien de son mari et de ses enfants. Ces derniers sont déjà grands quand elle a fait le grand saut politique.
Les trois premiers sont cadres supérieurs et travaillent tous hors du Sénégal, mais « ne souhaitent qu’une chose, rentrer pour servir leur pays ». La benjamine, elle, est dans le secteur de la santé au Sénégal. Comme en « miracle grec », Hélène transformera sa condition sociale en atout et marge de liberté pour d’autres nobles engagements. Elle se sent concernée par le « fort désir de changement dans le pays » d’avant 2000. Cela tombe bien : un « Appel du 16 juin » mémorable a été lancé ce jour, en 1999, par Moustapha Niasse qui rompait ainsi avec fracas les amarres d’avec le Parti socialiste, alors au pouvoir. Se sentant « interpellée et convaincue » par le discours de l’ancien cadre socialiste, Mme Tine répondra favorablement à l’invitation, au mois d’août suivant.

Le poids de l’enfance
Ce n’est là qu’une des raisons de son entrée en politique, la petite enfance y est pour beaucoup. « J’ai pris conscience en un moment donné que ce n’était pas normal que des filles n’aillent pas l’école ». En fait, le « déclic », note-elle, s’est produit à ce propos avant son travail sur les questions relatives à « l’égalité des chances entre les sexes ». Cela a été déterminant dans l’engagement politique, assure Mme Tine. Car, pour honorable, courageux et porteur de résultats qu’il soit, le travail abattu par les organisations de la Société civile dans ce domaine est circonscrit. Hélène Tine pense que c’est une « question d’ordre global » relevant d’une « volonté politique qui se traduit dans les faits ». Alors, elle se décide à investir le cadre où se prennent les décisions qui pèsent sur une échelle plus importante. Encore, lui faudrait-il être dans une station où elle a voix au chapitre et que celle-ci compte. La bataille sera d’abord personnelle : celle des responsabilités dévolues aux femmes dans les partis. Forte de taille, cette Sérère de dialecte « None » a la persévérance dans la veine.

Progrès du genre
Dans l’Alliance des forces de progrès (Afp) créée dans la dynamique de l’élan suscité par Moustapha Niasse, Hélène Tine gravit les échelons. Membre active du bureau politique de l’Afp, elle assume, dans le désordre, les charges d’adjointe nationale chargée des élections, de porte-parole du mouvement national des femmes de l’Afp, responsable de la délégation communale de Thiès commune, responsable de la coordination régionale de Thiès, depuis quelque mois. Elle a été, en outre, Commissaire politique de l’Afp pour la région de Fatick, en 2000, au même titre d’ailleurs que trois autres femmes du parti sur dix hommes. Mme Tine souligne avoir acquis de « l’endurance et du courage » dans cette dernière responsabilité. Il en faut pour démêler des écheveaux politiques comme il en est advenu chez les « progressistes » de Ziguinchor et Bignona, dans le Sud du pays. Récemment, au lendemain de l’élection présidentielle du 25 février 2007, Hélène Tine est désignée porte-parole de l’Afp. Avant elle, Mme Awa Wade a assumé ces fonctions à la Ligue démocrati-que/Mouvement du parti pour le travail (Ld/Mpt). Elles ne sont en tout cas pas nombreuses à occuper une telle position dans la centaine de formations politiques reconnues au Sénégal. C’est là, parmi d’autres, une « position de pouvoir, et donc stratégique, dont les hommes font tout pour s’en accaparer », dénonce Mme Tine. Elle pense certes que la responsabilisation des femmes est une « question de volonté politique », à commencer par les partis. Mais, elle insiste sur le fait que « c’est en renforçant la position des femmes dans les appareils politiques que l’on va renforcer leur position dans l’appareil étatique ». Pour sa part, elle dit se battre dans son parti pour que ses camarades femmes, ayant les compétences requises, puissent montrer de quoi elles sont capables. À son avis, ce n’est d’ailleurs pas la compétence des femmes qui est en cause, « mais parce qu’elles ne sont pas assez préparées » à ces responsabilités. L’Afp ayant, en compagnie et en accord avec une partie de l’opposition, décidé de boycotter les législatives prévues le 3 juin prochain, la députation pour Hélène Tine est remise sine die.

« Fille du peuple »
En réalité, Hélène Tine n’est pas tout à fait en terrain méconnu en matière de militantisme. Son engagement a été d’abord associatif, notamment au Zonta Club International dont elle a eu en charge le volet genre. Elle a fait partie des mouvements d’action catholiques, précisément les Cœurs vaillants et Ames vaillantes (Cv-Av). Mme Tine a été des secondes, à Kaolack, du primaire au collège ; elle en a été dirigeante. Les responsabilités ne lui font pas peur. Loin s’en faut, même dans un cercle - la politique - réputé macho, et peut-être davantage dans nos contrées. « Dans nos sociétés, la parole est réservée aux hommes », explique Mme Tine. La voix officielle de l’Afp considère que c’est pour elle « un grand défi à relever ». Plus précisément, il s’agit de communiquer avec « beaucoup plus d’attention, de suivi de toutes les questions importantes qui touchent au parti, à la gestion étatique ». La porte-parole compte sur une équipe pluridisciplinaire qu’elle s’attèle à mettre sur pied. Une chose est certaine, ses nouvelles charges « n’ont pas changé beaucoup de choses à (sa) vie ». Depuis longtemps, son agenda est rythmé par les commandes que la consultante doit livrer, les réunions politiques et les affaires familiales et sociales. Trait commun : celle qui se dit « fille du peuple » est toujours « porteuse de revendication de conditions de vie meilleure ».

 
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